Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Anne Shaffer et Annie Barrows ou la Seconde guerre mondiale vue au prisme des amoureux de la littérature.

Épistolier : individu enclin à utiliser une plume plutôt qu’un clavier pour donner des nouvelles – spécimen en voie de disparition. Que celui qui timbre une enveloppe plus de deux fois par an pour écrire à un autre que son banquier, son assureur ou le Trésor public me jette la première pierre. Si je peux me vanter de posséder encore ma belle plume de lycéenne, je dois avouer qu’elle n’est plus que l’hôte d’une cartouche sèche et passée de mode. Mais lorsque Mary Anne Shaffer et Annie Barrows se joignent pour nous offrir un roman épistolaire comme on n’en voit plus, nous n’avons plus qu’une envie : trouver un correspondant assidu qui nous redonnera le goût de relever le courrier.

Le Cercle des amateurs de littérature et de tourtes aux épluchures de patates, qui donne son nom au roman, n’est au départ qu’une mascarade visant à tromper la vigilance des Allemands nazis, afin de savourer un cochon rôti clandestin. En effet, en 1946, l’île anglo-normande de Guernesey n’est pas épargnée par l’occupation allemande et ses habitants usent de stratagèmes toujours plus ingénieux pour rendre l’existence tolérable. A quelques milliers de kilomètres de là, une écrivain londonienne à succès, Juliet Ashton, se voit commander par le Times un article sur « les vertus pratiques, morales et philosophiques de la lecture ». Le hasard aidant un peu, elle se retrouve à correspondre avec ces inconnus de Guernesey qui, venus à la lecture par accident, y trouvent pourtant des vertus insoupçonnées et un moyen de supporter les horreurs de la guerre. Chacun va lire dans Sénèque, les sœurs Brontë ou Charles Lamb des situations collant parfaitement à leur réalité, donnant tout son sens à l’intemporalité et à l’universalité de la littérature. Ainsi écrit Eben Ramsey, un habitant de Guernesey, sur son premier rapport au monde des livres :

« Je n’avais aucun goût pour ce genre d’activité, à l’époque. Je ne me serais jamais résolu à ouvrir mon premier livre, si je n’avais eu à l’esprit l’image du commandant et de la prison. Il s’intitulait Shakespeare, morceaux choisis. Plus tard, j’en suis venu à comprendre que MM. Dickens et Wordsworth pensaient à des hommes comme moi en écrivant. Mais, d’entre tous, je crois que c’est William Shakespeare qui y pensait le plus », pages 99/100.

Juliet Ashton est une héroïne dont tous les amateurs de littérature tomberont amoureux. Comment ne pas succomber au charme d’une femme qui rompt ses fiançailles la veille de son mariage car son promis a sacrifié sa bibliothèque au profit d’une exposition de trophées sportifs ?

« C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du pur plaisir », page 22.

On appréciera : l’humour qui ne manque pourtant pas de respect aux terribles souvenirs de guerre, le ton irrésistiblement moqueur mais toujours sincère.
On regrettera : des voix à l’unisson, un style quelque peu monocorde alors que les personnages sont nettement différenciés.

Depuis cette lecture, quand je réfléchis à une prochaine destination de vacances, mon esprit me crie « Guernesey ! ». L’idée est tentante, tant les paysages décrits dans le roman ont fait naître en moi un amour irraisonné. Pourtant, j’ai bien trop peur de ne pas y trouver Isola, Eben et Dawsey, ce qui gâcherait à coup sûr le charme du lieu.

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Mary Anne Shaffer et Annie Barrows, Editions 10/18, 2008, 411 pages, 8,80 €.

Le Destin miraculeux d’Edgar Mint

Le Destin miraculeux d’Edgar Mint de Brady Udall ou les dessous de la construction d’un homme

S’il est une constante dans les thèmes de prédilection des auteurs et autres scénaristes, c’est leur passion pour les destins exceptionnels. S. T. Garp, Amélie Poulain, Benjamin Button : tous ont séduit pour leur authenticité et leur parcours à nul autre semblable. Brady Udall n’échappe pas à cette tendance en relatant Le Destin miraculeux d’Edgar Mint, un jeune garçon parvenant à tromper la mort à 7 ans à peine.

Né dans une réserve indienne d’un père absent blanc et d’une mère alcoolique Apache, Edgar est victime très jeune d’un accident, que l’on pourrait apparenter à une tentative de suicide s’il était, à son âge, capable de prendre toute la mesure de la vie qui l’attend. Peut-être pour jouer, peut-être pour échapper à une réalité trop dure, le jeune Edgar s’allonge sous la voiture du facteur, lequel ne peut éviter de lui rouler sur la tête. Alors que tout le monde le croit mort, Edgar est pourtant sauvé par un médecin, Barry, qui sera comme le fil conducteur reliant les différentes étapes de sa vie. Le roman se divise ainsi en quatre parties : sa convalescence à l’hôpital Sainte-Divine, où il fera l’acquisition de son Hermès Jubilé, vieille machine à écrire qui deviendra un personnage à part entière du roman, son éducation dans une école pour orphelins turbulents, son adolescence dans une famille de mormons et sa « destination finale ».

Mais alors que le héros de John Irving m’avait tenu en haleine de la première à la dernière page, le récit de la vie d’Edgar Mint m’a laissé une impression mitigée. Sur un pavé de 540 pages, seules les 150 dernières me poussent à écrire cet article. J’ai d’abord été déroutée par l’alternance de la première et la troisième personne du singulier utilisée par le narrateur : « Malgré l’heure matinale, le soleil pesait déjà sur Edgar. Il transpirait, clignait des paupières et se protégeait de son mieux avec ses bras [...]. En l’espace de cinq secondes, l’écheveau d’enfants au sein duquel je me trouvais emmêlé se défit. » (page 121). Mais au fil des pages, j’ai appris à m’amuser du regard d’Edgar écrivain sur le petit Edgar personnage, témoin du fossé qui les sépare. J’ai alors voulu lire ce qui les relie l’un à l’autre, ces pages noircies à la machine à écrire qui construisent une personnalité. Plus qu’un destin, on peut trouver dans Le Destin miraculeux une mise en abyme de l’élaboration d’un personnage, Brady Udall donnant vie à Edgar adulte qui s’est lui-même construit en écrivant sa propre histoire.

Le talent de Brady Udall est de nous faire traverser toutes les étapes douloureuses de la vie d’Edgar sans user d’un ton pleurnichard ou larmoyant. La naïveté du jeune garçon nous rend ses expériences attendrissantes et drôles. De plus, il nous donne à lire une autre Amérique, pauvre, meurtrie. Tous les personnages sont des laissés-pour-compte, blessés tant physiquement que moralement. Mais tous n’ont pas la détermination et la débrouillardise d’Edgar, Oliver Twist des temps modernes.

« Tout autour de moi sont empilés comme des couches de sédiments les événements et les rêves de ma vie. Des tas de papiers s’amoncellent le long des murs, débordent du placard et encombrent le bureau. Tel un géologue examinant les strates de roche métamorphique, je peux étudier les différentes époques de la courte existence d’Edgar : pour Sainte-Divine, le papier bleu clair des vieux électrocardiogrammes que les infirmières le laissaient utiliser ; pour Willie Sherman, le mauvais papier brun distribué en classe qu’il volait par paquets entiers dans la pièce des fournitures ou bien l’épais papier à lettres couleur crème qu’il fauchait dans le bureau de Maria quand il voulait se faire un petit plaisir ; pour les Madsen, les rames de papier à ronéotyper recyclé, souvent taché d’encre violette, que Lana rapportait à la maison », page 522.

  • On appréciera : les rebondissements et le final inattendu.
  • On regrettera : une plume un peu trop naïve, une succession d’anecdotes qui manque d’enrobage.

Pour une autre porte d’entrée dans l’univers de Brady Udall, laissez-vous tenter par Lâchons les chiens, un recueil de nouvelles à l’humour noir dont j’ai lu beaucoup de bien et que je mets sur ma liste de lectures.

Le Destin miraculeux d’Edgar Mint, Brady Udall, Editions 10/18, 2003, 544 pages, 9,60 €.

Disgrâce


Disgrâce de John Maxwell Coetzee ou cesser d’avoir pour commencer à être

A l’heure où la trentaine n’est plus une île paradisiaque au bout de la jumelle mais un iceberg à portée de proue, se confronter à la prise de conscience d’un quinquagénaire refusant de vieillir a quelque chose de réconfortant. Quand arrive le moment de franchir une dizaine, on se met souvent à questionner le sens de la vie, à jeter un œil en arrière, à mettre en balance les bonnes actions et les mauvaises. J.M. Coetzee nous donne des pistes à explorer, nous interroge sur des questions tantôt philosophiques, tantôt métaphysiques, en laissant toujours sa place à la voix du lecteur.

Rassurez-vous, J.M. Coetzee sait nous caresser dans le sens du poil ! Avant de nous jeter dans la gueule de la grande méchante Vieillesse, il nous ramène gentiment sur les bancs de la faculté, où on se plaît à disséquer Wordsworth dans un cours magistral de littérature. Son personnage principal, David Lurie, est en effet un professeur blanc à l’université du Cap. Ceux qui comme moi nourrissent une certaine nostalgie de l’époque rassurante et ô combien riche de l’école savoureront les remarques pertinentes de l’auteur sur le poète. Pourtant, le héros a perdu au fil des ans la flamme qui l’animait, contraint d’enseigner à des élèves de moins en moins intéressés et de plus en plus ignorants. De professeur de littérature à professeur de communication, il voit dans son statut le reflet d’une modernité qu’il exècre. Pour se rattacher au passé, il travaille sur Byron et cherche dans les plaisirs de la chair une nouvelle jeunesse. Mais très vite, la promenade sur les eaux calmes de la littérature anglaise va prendre fin lorsque le héros, accusé de harcèlement sexuel, se voit forcé de quitter ses fonctions. Il se réfugie alors chez sa fille Lucie, dans l’arrière pays sud-africain, où la vie n’a rien à voir avec ce qui a constitué son quotidien jusqu’ici.

Le virage en eaux troubles est rapidement amorcé lorsque les victimes de l’apartheid font payer ses crimes à la bourgeoisie sud-africaine. David Lurie va alors faire face aux tensions qui se jouent en Afrique du Sud, mais aussi à ses propres contradictions. Lui qui a toujours beaucoup misé sur son physique pour assouvir ses désirs est mis nez à nez face aux ravages du temps qui passe. Lui qui a toujours vécu dans la bourgeoisie se voit contraint de côtoyer de près ceux qui ont fait le choix d’une vie plus simple, sans pouvoir juger de la valeur de ces deux modes de vie. Lui qui a toujours privilégié les êtres dotés d’une âme se prend d’affection pour les animaux qu’il rejetait jusqu’alors.

A un tournant de sa vie, le héros en proie à la perte de toutes les valeurs qui ont soutenu son existence ne parvient plus à se reconstruire. Tout comme les blessures de l’Afrique sont longues à cicatriser, celle de David Lurie se rouvrent et le laissent vidé de son essence.

Lors d’une fête donnée par le voisin africain de sa fille, Pétrus, David se lamente sur la déliquescence de la langue anglaise :
« « Vous êtes notre bienfaitrice. »
Mot déplaisant, lui semble-t-il, à double tranchant, qui gâche cet instant. Mais peut-on en vouloir à Pétrus ? La langue dans laquelle il puise avec tant d’aplomb est, si seulement il le savait, une langue fatiguée, friable, mangée de l’intérieur, comme par les termites. On ne peut plus guère se fier qu’aux monosyllabes, et encore, pas tous.
Mais que peut-on faire ? Rien. Lui, qui jadis enseignait la communication, ne voit rien à faire. Rien, si ce n’est tout reprendre à zéro, avec le b.a.-ba. D’ici que reviennent les longs mots reconstruits, purifiés, fiables de nouveau, il sera mort depuis longtemps. », pages 163/164.

  • On appréciera : un style sans fioriture, un ton très direct et des pistes de réflexion intelligentes.
  • On regrettera : une vision dure et sans appel de l’Afrique post-apartheid.

Disgrâce, John Maxwell Coetzee, Editions Points, 2002, 273 pages, 7 €.

La Conjuration des imbéciles


La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole ou la déconstruction d’un mythe

Un jour, vous le croisez dans une librairie. En apparence, il a tout pour vous plaire. Une jolie silhouette, un postérieur qui laisse présager d’autres morceaux de choix. Pourtant, vous n’osez pas entrer en contact la première fois. Alors le destin s’emmêle et vous tombez de nouveau sur lui lors de différentes escapades livresques. Vous commencez à tisser un lien, vous le touchez, entrevoyez des traits d’esprit qui vous donnent de plus en plus envie de le ramener chez vous. Et un jour, vous sautez le pas : un petit billet et il est à vous pour la vie.

Telle est l’histoire de ma rencontre avec La Conjuration des imbéciles, un livre que j’ai désiré, qui m’a fait languir, m’a apprivoisée mais qui, comme le font parfois les hommes, m’a déçue.

La quatrième, comme la préface de l’écrivain Walker Percy, est prometteuse. On y décrit presque le roman du siècle, un petit bijou incontournable. Vous auriez craqué, vous aussi ! Tout est fait pour que, au moment d’entamer les premières lignes du roman, vous soyez dans une attente telle que… la lecture en sera forcément décevante. Si le but de ce stratagème est de faire vendre le livre, pari gagné ; s’il est de le faire apprécier, il faudrait penser à revoir les stratégies commerciales.

Face à l’engouement qu’a semblé provoquer le livre à sa sortie aux Etats-Unis en 1980, je me suis tout de même interrogée sur les raisons qui expliquent ma grande désillusion. Il y a bien sûr le héros antipathique, un jeune homme érudit, Ignatus Reilly, à l’intelligence proche du géni qui le confine dans une paranoïa destructrice. Il refuse de s’intégrer dans la société, obligeant sa vieille mère alcoolique à subvenir à ses (énormes) besoins. Il ne fait preuve d’aucune reconnaissance et juge sans cesse ceux qui luttent pour s’en sortir.

« J’ai cent cinquante dollars à la banque Hibernia.

- Mon Dieu, c’est tout ? Je n’aurais pas cru que nos moyens d’existence fussent si précaires. Toutefois, c’est une chance que tu me l’aies caché. Eussé-je su à quel point nous sommes proches de la pénurie que mes nerfs eussent lâché depuis longtemps. […] Mais je dois reconnaître que la solution qui s’offre à moi n’est pas reluisante. Je doute très sincèrement que quiconque veuille m’embaucher.

- Qu’est-ce que tu me chantes, mon petit ? T’es un garçon bien, bien éduqué avec des diplômes et tout.

- Les employeurs perçoivent en moi la négation de leurs valeurs. […] Ils me craignent. Je les soupçonne d’être capables de se rendre compte que je vis dans un siècle que j’exècre », pages 79/80.

Pourtant, cette impossibilité d’identification ne peut pas être l’unique raison du dégoût que m’a inspiré le livre. Ce qui m’a échappé, c’est le message de l’auteur, s’il doit y en avoir un, ou du moins l’empreinte qu’il a souhaité voir son roman laisser sur le lecteur. S’il est clair que John Kennedy Toole abhorrait son époque, son roman ne laisse pas entrevoir d’alternative. Tout y passe : la police, les beatniks, les féministes, les chrétiens. Chacun en prend pour son grade et le roman n’est que le prétexte à une condamnation en règle de tout ce qui peut faire une société.

De ce livre, je ne garderai que le souvenir d’un personnage secondaire, Jones le noir, que l’auteur a su rendre résolument comique, adaptant son langage de façon caricaturale sans pourtant laisser paraître une once de racisme.

  • On appréciera : le jonglage entre différentes styles d’écriture et niveaux de langue adaptés aux personnages et des scènes tellement grotesques qu’elles en sont comiques.
  • On regrettera : un tableau noyé dans la noirceur, peuplé par un Don Quichotte qui se bat contre du vent.

S’il y a une leçon à retenir de cette expérience, c’est de prendre garde aux actes manqués. Si je n’ai pas acheté ce livre qui semblait me plaire lors de notre première rencontre (ni lors de la deuxième, etc.), c’est sans doute car un sixième sens avait senti venir la catastrophe !

La Conjuration des imbéciles, John Kenndy Toole, Edition 10/18, 1989, 534 pages, 9,60 €.

Courir avec des ciseaux


Courir avec des ciseaux d’Augusten Burroughs ou déconstruire pour mieux construire

Si je devais écrire mon autobiographie romancée, ça donnerait un roman indigeste et à coup sûr ennuyeux. Enfance à la campagne, scolarité classique, famille comme on en voit tant. Pour rendre la chose intéressante, il faudrait que je fasse preuve d’une grande agilité littéraire, transformant une banale leçon de vélo en une épopée à roulettes. Pour d’autres, inutiles de se creuser la tête : leur vie est un roman, une succession d’événements improbables et loufoques. Augusten Burroughs est de ceux-là et nous fait partager dans Courir avec des ciseaux son enfance hors normes.

Eh oui ! Tim Burton n’a pas le monopole des histoires déjantées ! À l’image d’un Edward Bloom (Big Fish) qui mène une existence entre rêve et réalité, on a le sentiment que l’enfance d’Augusten Burroughs n’est pas tout à fait ancrée dans le réel. Élevé par un père alcoolique et une mère dépressive qui finissent par divorcer, il est confié au psychiatre de cette dernière et sa vie passe d’un théâtre pathétique à un conte fantastique. Chez le Dr Finch, la vie n’est pas banale. Afin de laisser ses propres enfants grandir et se construire, il a aboli toute restriction sous son toit et les laisse évoluer en toute autonomie et liberté. Voyez dans quel univers Augusten grandit : son tuteur a fait de ses étrons sa bible et de la Bible… le support d’un jeu de hasard à tendance prophétique.

Dans ce capharnaüm innommable, comment se construit un jeune garçon en mal de repères ? Le comique de situation nous aide à supporter certaines expériences douloureuses, certaines étapes trop brutalement franchies et on reste partagé entre une révolte contre la (non-)éducation inculquée à ces enfants et l’humour et la dérision dispensée par le narrateur/auteur.

  • On appréciera : la construction d’une personnalité, le regard de l’auteur sur son enfance.
  • On regrettera : des scènes un peu crues qui peuvent choquer les âmes sensibles.

Si vous en avez assez des romans trop plats pour emporter votre pleine adhésion, plongez-vous sans attendre dans Courir avec des ciseaux. Que vous l’aimiez ou le détestiez, il ne vous laissera pas indifférent. Et je ne dis pas ça les ciseaux sous la gorge.

Pour vous mettre dans l’ambiance :

« Le temps passant, la relation entre mes parents ne s’est pas améliorée. À l’inverse, elle est allée de mal en pis. Mon père est devenu plus hostile, plus distant, et il a développé un intérêt tout particulier pour les objets métalliques à bords en dents de scie. Quant à ma mère, elle a commencé à devenir folle.

Pas folle dans le sens Et si on repeignait la cuisine en rouge vif ? Mais folle dans le sens four à gaz, sandwich au dentifrice, je suis Dieu. L’époque où elle allumait des bougies parfumées au citron sur la terrasse sans en manger la cire était révolue. » Page 40.

Courir avec des ciseaux, Augusten Burroughs, Édition 10/18, 2006, 318 pages, 8,80 €.

Le Livre de Joe


Le livre de Joe de Jonathan Tropper ou Se réconcilier avec son passé en bouquinant sur son canapé

Tous les bouc-émissaires, les proclamés « mauviettes » et autres has been qui ont mal vécu leur enfance rêvent de mettre par écrit les noires pensées qu’ils nourrissent à l’égard de leurs bourreaux. Alors, quand Jonathan Tropper réalise nos secrets desseins, on a hâte de décortiquer ce qui nous a toujours empêchés de passer à l’acte : les conséquences. À la lecture du roman, je me réjouis de m’être abstenue !

En effet, Joe Goffman a tout pour lui : l’argent, les belles voitures, un appartement dans un quartier chic de Manhattan et la célébrité. Son premier roman, un best-seller ridiculisant tous les protagonistes de son enfance, famille, amis et figures locales compris, a rapidement été adapté au cinéma et tout le monde se réjouit de connaître les détails de son enfance à Bush Falls. Tout le monde, sauf les habitants de cette petite ville, propulsés à leur insu sur le devant de la scène, dans des rôles peu vertueux. Quand Joe est appelé après 17 ans dans la ville qui l’a vu grandir, au chevet de son père, les habitants ont du mal à lui pardonner ses écarts autobiographiques. Au fil des pages, il devra pourtant se confronter à chacun d’entre eux, pas tant pour se faire pardonner que pour se réconcilier avec son passé.

Voici, pour extrait, une conversation entre Joe et la mère de son ami d’enfance Wayne, homosexuel qui meurt à petit feu du sida :

“Alors comme ça, vous êtes un écrivain célèbre, maintenant, ajoute-t-elle sur le même ton que si elle avait déclaré : Alors comme ça, vous êtes pédophile notoire.

- Il faut croire.

- En tout cas, crache-t-elle avec dédain, vous ne me ferez jamais lire un torchon pareil.

- Comment pouvez-vous savoir que c’est un torchon si vous ne l’avez pas lu ?

- J’en ai entendu parler, répond-elle d’un ton solennel. Et croyez-moi, c’est déjà bien assez.

- Bien, conclus-je en reposant le livre à sa place et en me dirigeant vers la porte. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps.”

Je descends l’escalier, notant au passage le crucifix et autres bondieuseries assorties qui recouvrent la moindre parcelle de mur. La mère de Wayne m’emboîte le pas en marmonnant dans sa barbe. Arrivé à la porte d’entrée, je l’entends qui appelle mon nom à voix basse.

“Oui ? dis-je.

- Je prie pour votre père, me glisse-t-elle.

- Et pour votre fils ?”

Son visage s’assombrit, elle lève les yeux vers le ciel.

“Je prie pour le salut de son âme.

- Il n’est pas encore mort, répliquè-je. Il aurait peut-être besoin d’un peu moins de prières et d’un peu plus de compassion.

- Il a offensé le Seigneur. Il en paie le prix.

- Et je suis sûr que la Bible applaudit à deux mains la femme qui prive son enfant mourant de l’amour d’une mère.”

Elle me foudroie du regard, avec cette lueur de défiance et de droiture des dévots à la piété dogmatique.

“Quand avez-vous lu la Bible pour la dernière fois, Joe ?

- Vous ne me ferez jamais lire un torchon pareil, dis-je. J’en ai entendu parler, et croyez-moi, c’est déjà bien assez.” Pages 147/148.

Habituée de l’auteur, je suis encore une fois séduite par son style sarcastique qui fait mouche à tous les coups. Loin de vouloir à tout prix vous forcer à entreprendre une thérapie, je vous conseille pourtant ce livre qui a la double vertu de faire rire et réfléchir.

  • On appréciera : l’histoire, le style, les personnages secondaires, le regard sur des sujets de société.
  • On regrettera : …que ce soit déjà fini ?

Si après cette lecture vous avez toujours des comptes à régler avec votre passé, arrêtez de lire… et commencez à écrire !

Le Livre de Joe, Jonathan Tropper, Edition 10/18, 2007, 412 pages, 8,80 €.

Les Yeux jaunes des crocodiles

Les yeux jaunes des crocodiles de Katherine Pancol ou Trouver une famille d’accueil pour adoption expresse

Vous sortez d’un repas de famille au mieux ennuyeux, au pire houleux, et vous rêvez d’être adopté par une famille sympa, débordante d’amour et de concorde ? J’ai la solution : Katherine Pancol !

Les yeux jaunes des crocodiles (ça vaut aussi pour La valse lente des tortues, sa suite) n’est ni un roman d’aventure, ni un roman d’amour, ni un thriller machiavélique. On n’y trouve pas de héros déjantés, particulièrement piquants ou drôles. Pas non plus de rebondissements extraordinaires, de suspens à couper le souffle ou d’expériences jamais tentées. Pourtant, j’ai été séduite par les tribulations de cette famille comme les autres, vivant en banlieue parisienne ; par la mère, besogneuse qui s’oublie pour l’amour de son prochain ; par sa sœur, attirée par les lumières de la célébrité oisive ; par la fille aînée, prête à tout pour réussir, certaine de la toute-puissance de l’argent ; et par les autres personnages dont Katherine Pancol nous raconte la vie au quotidien, faite de petits bonheurs et de déceptions. Le tout dans un style résolument optimiste. Quand on ferme le livre, on se dit que « oui, on peut ».

  • On appréciera : le sentiment d’être dans un cocon protecteur au sein de cette famille.
  • On regrettera : l’ensemble un brin moralisateur, l’incarnation de la vertu triomphant sur l’incarnation du vice.

L’héroïne, pas à l’aise avec la vie en général, vous fera sourire de vos petites maladresses. On a le droit d’être gourde, parfois !

Les Yeux jaunes des crocodiles, Katherine Pancol, Edition Le Livre de Poche, 2010, 661 pages, 7,50 €.