Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Anne Shaffer et Annie Barrows ou la Seconde guerre mondiale vue au prisme des amoureux de la littérature.
Épistolier : individu enclin à utiliser une plume plutôt qu’un clavier pour donner des nouvelles – spécimen en voie de disparition. Que celui qui timbre une enveloppe plus de deux fois par an pour écrire à un autre que son banquier, son assureur ou le Trésor public me jette la première pierre. Si je peux me vanter de posséder encore ma belle plume de lycéenne, je dois avouer qu’elle n’est plus que l’hôte d’une cartouche sèche et passée de mode. Mais lorsque Mary Anne Shaffer et Annie Barrows se joignent pour nous offrir un roman épistolaire comme on n’en voit plus, nous n’avons plus qu’une envie : trouver un correspondant assidu qui nous redonnera le goût de relever le courrier.
Le Cercle des amateurs de littérature et de tourtes aux épluchures de patates, qui donne son nom au roman, n’est au départ qu’une mascarade visant à tromper la vigilance des Allemands nazis, afin de savourer un cochon rôti clandestin. En effet, en 1946, l’île anglo-normande de Guernesey n’est pas épargnée par l’occupation allemande et ses habitants usent de stratagèmes toujours plus ingénieux pour rendre l’existence tolérable. A quelques milliers de kilomètres de là, une écrivain londonienne à succès, Juliet Ashton, se voit commander par le Times un article sur « les vertus pratiques, morales et philosophiques de la lecture ». Le hasard aidant un peu, elle se retrouve à correspondre avec ces inconnus de Guernesey qui, venus à la lecture par accident, y trouvent pourtant des vertus insoupçonnées et un moyen de supporter les horreurs de la guerre. Chacun va lire dans Sénèque, les sœurs Brontë ou Charles Lamb des situations collant parfaitement à leur réalité, donnant tout son sens à l’intemporalité et à l’universalité de la littérature. Ainsi écrit Eben Ramsey, un habitant de Guernesey, sur son premier rapport au monde des livres :
« Je n’avais aucun goût pour ce genre d’activité, à l’époque. Je ne me serais jamais résolu à ouvrir mon premier livre, si je n’avais eu à l’esprit l’image du commandant et de la prison. Il s’intitulait Shakespeare, morceaux choisis. Plus tard, j’en suis venu à comprendre que MM. Dickens et Wordsworth pensaient à des hommes comme moi en écrivant. Mais, d’entre tous, je crois que c’est William Shakespeare qui y pensait le plus », pages 99/100.
Juliet Ashton est une héroïne dont tous les amateurs de littérature tomberont amoureux. Comment ne pas succomber au charme d’une femme qui rompt ses fiançailles la veille de son mariage car son promis a sacrifié sa bibliothèque au profit d’une exposition de trophées sportifs ?
« C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du pur plaisir », page 22.
On appréciera : l’humour qui ne manque pourtant pas de respect aux terribles souvenirs de guerre, le ton irrésistiblement moqueur mais toujours sincère.
On regrettera : des voix à l’unisson, un style quelque peu monocorde alors que les personnages sont nettement différenciés.
Depuis cette lecture, quand je réfléchis à une prochaine destination de vacances, mon esprit me crie « Guernesey ! ». L’idée est tentante, tant les paysages décrits dans le roman ont fait naître en moi un amour irraisonné. Pourtant, j’ai bien trop peur de ne pas y trouver Isola, Eben et Dawsey, ce qui gâcherait à coup sûr le charme du lieu.
Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Mary Anne Shaffer et Annie Barrows, Editions 10/18, 2008, 411 pages, 8,80 €.





